À la une du Canard enchaîné du 31 décembre 1924, le journal ne se contente pas de protester. Il dresse la table, apporte les verres… et montre qui tient la corde. Titre en haut de page, façon panneau “danger” cloué sur la porte : « PLUS BAS QUE L’EMPIRE ! LA LIBERTÉ DE LA PRESSE ÉTRANGLÉE ». Sous-titre qui sent la convocation au commissariat : « Le gouvernement de M. Herriot va poursuivre le “Canard Enchaîné” ». Signature : « Maurice Morice » (pseudonyme collectif).
Contexte : le Cartel des gauches vient de s’installer (mai 1924), avec Édouard Herriot en figure de proue. L’époque aime les grands mots, les mains serrées sur les quais de gare, les banquets “démocratiques” et les promesses de nettoyage moral. Le Canard regarde tout ça avec l’œil du type qui sait que la nappe blanche sert aussi à cacher les menottes.
La courtoisie comme instrument, et la justice comme corde
Le texte commence par une caresse qui griffe : Herriot est présenté comme l’homme de la “parfaite urbanité”, distribuant des poignées de main le matin, et des poursuites l’après-midi. La “courtoisie”, rappelle l’auteur, est une règle parlementaire. Très bien. Sauf que, dans la phrase suivante, cette courtoisie devient un masque de théâtre, tenu d’une main tandis que l’autre prépare un dossier.
La force du papier, c’est de faire comprendre que la répression n’a pas besoin d’être brutale pour être efficace. Elle peut être polie, presque souriante, avec le timbre officiel. Et quand le Canard écrit que ces poursuites seront “impitoyables”, ce n’est pas une figure : c’est l’annonce d’un réflexe d’État, toujours prêt à reprendre le dessus, même sous un gouvernement qui se dit “de gauche”.
La “note confidentielle” : une épingle dans un gros ballon patriotique
Le cœur de la une, c’est la publication d’une « NOTE CONFIDENTIELLE » d’une brièveté chirurgicale. Elle vise Camille Aymard, “actuellement directeur de la Liberté”, et précise qu’il a été “élu, pendant la guerre, à la Chambre des notaires de Saïgon”. Point final. Puis cette petite phrase qui fait tout le travail : « C’est tout. »
Ce “c’est tout” est un art du sous-entendu, façon Canard : on ne plaide pas, on suggère, et on laisse le lecteur faire le reste. Dans la France de l’après-guerre, la carte “patriotisme” se joue à tout bout de champ. Le journal renverse la table : qui donne des leçons à qui ? Quels “héros” se sont faits loin du front, à l’abri des cocotiers administratifs ? Le Canard n’accuse pas frontalement, il pointe. Et l’index suffit.
“Le Banquet Nalèche” : quand la presse trinque à son propre étranglement
Au centre, le dessin de Guilac donne la clé de lecture en une seule image, intitulée comme une étiquette de cru cynique : « LE BANQUET NALECHE ». Les convives trinquent joyeusement « À l’étranglement de la presse ! ».
Étienne de Nalèche n’est pas un figurant choisi au hasard. Il est alors président du Syndicat de la presse parisienne. Autrement dit : si un “banquet” porte son nom, ce n’est pas seulement pour la rime. C’est parce que le dessin vise une presse institutionnelle, organisée, mondaine, qui sait très bien se rapprocher du pouvoir quand il faut protéger ses intérêts, et qui peut, au passage, oublier la liberté de ses confrères moins fréquentables, moins dociles, moins “bien élevés”.
Ensuite parce que, parmi les visages qui lèvent le verre, on distingue “nettement” Herriot caricaturé. C’est une trouvaille capitale : le gouvernement n’est pas simplement celui qui menace de poursuivre. Il est à table. Il trinque. Il participe au festin. La censure n’est pas un accident, c’est une convivialité. Elle se pratique en société, dans le confort des alliances, avec l’air de dire : “Allons, n’exagérons pas, ce n’est qu’un petit étranglement, pour votre bien.”
Le dessin, avec Herriot dans la fête, résume la thèse de la une : la liberté de la presse n’est pas seulement attaquée par l’État, elle peut aussi être “accompagnée” par une partie de la presse elle-même, quand elle préfère le club, le syndicat, le salon, au tumulte des révélations.
Le boomerang judiciaire : “poursuivez, vous nous ferez un kiosque”
Le texte le dit sans minauder : le résultat le plus sûr d’une poursuite, c’est la publicité. Le Canard rappelle qu’un confrère, L’Éclair, fait déjà l’objet de poursuites ordonnées par le gouvernement, et en tire une leçon de mécanique médiatique : attaquer un journal, c’est souvent lui fabriquer du tirage.
C’est là que le Canard est particulièrement moderne : il ne joue pas au martyr, il joue au stratège. Il annonce en substance : vous voulez nous mettre en joue ? Très bien, vous allez attirer la curiosité sur ce que vous vouliez étouffer. Et, surtout, vous confirmerez que ce “document” avait précisément la gravité que nous annoncions.
Dans cette logique, la publication de la “note confidentielle” n’est pas seulement un scoop. C’est un piège à hypocrisie. Si le gouvernement poursuit, il prouve qu’il craint la lumière. S’il ne poursuit pas, il avale la couleuvre et laisse le document circuler. Dans les deux cas, le Canard marque des points.
“Plus bas que l’Empire” : une alarme historique, pas un effet de style
La référence à l’Empire, c’est la vieille mémoire française de la presse tenue en laisse, surveillée, poursuivie, muselée sous des régimes qui se prétendaient “modernes”. En 1924, la République parlementaire est en place, certes, mais la guerre a laissé des habitudes de contrôle, des armoires de dossiers, des réflexes bureaucratiques. Le Canard dit : ne vous laissez pas hypnotiser par les discours. Le pouvoir, quel qu’il soit, se rappelle toujours qu’il a des outils.
Et, nouveauté piquante, le journal suggère aussi que certains milieux de presse, ceux qui siègent, qui président, qui banquettent, peuvent trouver ces outils très pratiques, tant que la corde serre le cou d’un autre.
Pourquoi relire cette une aujourd’hui
Parce qu’elle montre trois choses, d’une netteté réjouissante.
D’abord, la presse libre ne se défend pas seulement contre l’État, mais aussi contre les arrangements confortables entre presse et pouvoir. Le “Banquet Nalèche”, avec Nalèche président du syndicat, et Herriot à table, fait de la liberté une question de rapports de force, pas une question de beaux principes.
Ensuite, le Canard rappelle que la censure peut être souriante. Elle peut porter cravate, signer proprement, et s’installer au milieu des convives comme si de rien n’était.
Enfin, il y a la méthode Canard : la révélation comme projecteur, et la poursuite comme aveu. En fin d’année 1924, pendant que d’autres s’échangent des vœux, le journal glisse une phrase qui n’en est pas une, mais une posture : nous attendons vos poursuites “d’un cœur léger”, et nous vous laissons le soin de faire le reste. Puisque vous aimez tant les banquets, vous adorerez le dessert : l’opinion publique.
Source : Le Canard enchaîné, 31 décembre 1924
* Illustration : Guilac





