La santé mentale dans le monde d’aujourd’hui…
Il y a des unes du Canard enchaîné qui ressemblent à des coups de clairon. Celle du 25 mars 1959 ressemble plutôt à un rapport médical qu’on aurait oublié sur un coin de table… et que Tréno aurait immédiatement “traduit par les experts du Canard” avant que quelqu’un ne le range. Le titre, déjà, donne la température : « Messieurs les cinglés, tirez les premiers ! » Et le procédé est délicieux : un texte attribué au docteur William-C. Menninger, psychiatre censé intervenir au Congrès international de la Santé à Genève sur la “santé mentale dans le monde d’aujourd’hui”, dont le Canard publie “les principaux passages”. Sauf que ces passages ont l’allure d’un constat clinique sur la planète… et d’une feuille d’examen sur la France gaulliste.
Le premier symptôme, posé d’entrée, est planétaire : “Il y a sur terre un monde fou, c’est évident.” Le diagnostic n’a pas besoin de stéthoscope. Et Tréno, en bon faussaire honnête, fait semblant de ne pas écrire : il “retranscrit”. Comme souvent au Canard, l’ironie sert à désigner les responsables sans avoir l’air d’y toucher. L’objectivité, ici, est un masque de carnaval.
Deux Chines, deux Corées, deux Vietnams… et deux Sèvres
Le “rapport” commence par une bizarrerie géopolitique : les Américains “escamotent 600 millions de Chinois” en refusant de reconnaître leur gouvernement… mais reconnaissent la principauté de Monaco. Tréno résume d’un trait un monde coupé en morceaux, où l’on décide, par convenance idéologique, qui existe et qui n’existe pas. La vérité, dit le pseudo-Menninger, c’est qu’il y a “deux Chines, comme il y a deux Corées, deux Vietnams, Deux-Sèvres et deux Allemagnes”, de sorte que chaque pays peut choisir “la Chine de son cœur, la Corée de son cœur, la Sèvre de son cœur”. Le clin d’œil aux Deux-Sèvres est la petite aiguille provinciale plantée dans un globe déjà percé de frontières. Et la conclusion, faussement candide, sonne juste : “On voulait se débarrasser de l’Allemagne, on s’est battu durant quatre ans pour cela : résultat, on en a deux. C’est gagné !”
Sous la plaisanterie, il y a une angoisse froide. Car deux Allemagnes, ce n’est pas seulement un problème de cartes scolaires, c’est une question de canons, de bases et d’alliances. Le texte imagine, “d’ores et déjà”, que le jour où l’armée allemande serait réunifiée, elle deviendrait “la plus dangereuse du monde”, connaissant à la fois les “secrets militaires de l’Ouest” et ceux de l’Est. Et l’on glisse, comme si l’idée allait de soi, vers cette question qui obsède la fin des années 1950 : Berlin. Qui doit “mourir pour Berlin” ? Qui décide ? Le chancelier d’Allemagne de l’Ouest, suggère le Canard, devient l’aiguille qui fait tourner la boussole des grandes puissances.
Sommet des “Grands” : taille, ego, et bombe atomique
Le Canard adore les conférences au sommet parce que tout y est : discours de paix, sous-entendus de force, sourires photographiques et menaces dans la poche. Tréno reprend l’idée d’une réunion des “quatre Grands”… pour aussitôt les classer par taille : il y a “les grands Grands”, le “moyen Grand” (Macmillan), et le “petit Grand” : le général de Gaulle. Et quel est l’étalon de la grandeur ? “La bombe atomique.” Voilà une phrase qui fait rire et qui glace : la hiérarchie des nations mesure son prestige à sa capacité d’annihiler.
Alors le Canard pousse le trait : “Pour ne pas avoir l’air d’un cornichon dans cet aréopage, le général de Gaulle doit se presser de faire exploser sa bombe de Colombey à Colomb-Béchar !” Le gag est splendide, parce qu’il accroche deux géographies : Colombey-les-Deux-Églises (le mythe domestique) et Colomb-Béchar (le Sahara des essais). La grandeur gaullienne, dans la bouche du pseudo-psychiatre, devient une obligation de démonstration pyrotechnique.
Et comme il faut toujours un contrepoint, Tréno rappelle qu’au temps de Talleyrand et Metternich “les diplomates n’avaient besoin que de leur intelligence”. Ce passé idéalisé sert surtout à souligner l’époque : en 1959, l’intelligence n’est plus la monnaie unique, la dissuasion est la nouvelle politesse.
L’Algérie : coexistence impossible, et arrière-cours tunisienne
Le rapport bascule ensuite vers le drame qui colle à la France comme une fumée : l’Algérie. Tréno note que de Gaulle veut trouver un système de coexistence entre l’Ouest et l’Est, mais qu’il n’arrive pas à “coexister” avec Ferhat Abbas. La formule est d’une cruauté tranquille : elle met sur le même plan la grande scène mondiale et la guerre coloniale, en suggérant que la France prétend organiser la paix du monde alors qu’elle ne sait plus régler sa propre guerre.
Le Canard ajoute Bourguiba, “qui ne jure que par de Gaulle”, puis la Tunisie transformée en “camp retranché aux fellaghas”, “instruits et armés” pour attaquer l’armée française d’Algérie. Et, dans une phrase typiquement canardière, il pointe l’hypocrisie administrative : Paris ne considère pas officiellement dix mille fellaghas en Tunisie comme une force sérieuse… “mais que cent cinquante-six se rendent en corps aux troupes françaises, et à Paris l’on illumine.” On fait la fête pour des redditions qui arrangent la statistique. La vérité militaire se change en communiqué d’optimisme.
Plan Constantine, “territoires sous-développés” et France pressurée
Puis Tréno ramène le lecteur au nerf économique. La France “n’est pas encore tout à fait relevée” de la Seconde Guerre, elle a “beaucoup de sans-logis”. Mais en Algérie, on n’attend pas la fin de la guerre pour “redresser” : on installe “à coups de milliards” des industries avec énergie bon marché et main-d’œuvre quasi gratuite, capables de concurrencer plus aisément la métropole et de la ruiner “s’il se peut un jour”.
Même la vigne est convoquée : la viticulture d’Algérie (dans un pays “où la grande majorité des habitants ne boit pas de vin”) finit par ruiner celle de France. Et Tréno élargit encore : Lozère, Basses-Alpes, Ardèche… “tous ceux qui végètent dans nos campagnes déshéritées” lisent avec plaisir le cri de victoire d’un ministre. La “modernisation” se fait ailleurs, et certains territoires se vident. Le rapport cite alors Antoine Pinay : “La France est, de tous les pays, celui qui a consacré la plus grande part de son revenu national aux territoires sous-développés.” La formule est amère : elle pointe une politique d’investissement présentée comme généreuse, mais dont les bénéfices, les coûts et les priorités restent violemment discutables au regard de la métropole pressurée.
Et comme il faut une dernière gifle, Tréno fait parler Michel Debré : “On oublie le bien qui a été fait, on constate celui qui n’a pas encore été fait.” Traduction canardière : les Français sont “ingrats par anticipation”. Autrement dit, quand le réel grogne, le pouvoir répond par une leçon de morale.
Un faux rapport pour une vraie folie
Ce qui fait la force de cette une, c’est sa méthode. Tréno n’empile pas des informations : il fabrique un cadre. Le monde est “fou”, donc on peut tout mettre dedans : la Chine niée, Berlin comme piège, la bombe comme mètre étalon, l’Algérie comme plaie, l’économie comme étau. La satire, ici, n’est pas un décor : c’est un instrument de liaison. Elle montre que les absurdités ne s’additionnent pas, elles se répondent.
Et le dernier trait est parfait : après avoir cité le ministre des Anciens Combattants promettant un geste “à l’égard” des retraités, le pseudo-Menninger conclut : “Ce ministre, il est vrai, porte un nom de bouffon.” Puis : “l’état mental de la France… est tout ce qu’il y a de plus réconfortant.” Signature : Docteur Menninger. P.c.c. : R. Tréno.
Le Canard, en 1959, fait semblant d’envoyer une copie conforme à la médecine. En réalité, il envoie un bulletin au lecteur : dans un monde où les puissants jouent à la grandeur avec des bombes, où l’on se dispute des cartes comme des jouets dangereux, où l’on prétend pacifier la planète tout en s’enlisant en Algérie, la santé mentale n’est pas un sujet de congrès. C’est un titre de une.
Source : Édition du Canard enchaîné du 25 mars 1959
* Illustration : Pol Ferjac

