La Mare aux Canards

Quand le Canard invente un sous-marin démontable… et voit la grande presse courir après
9 août 1916

“Ils ne marchent pas. Ils courent !…” : le jeune Canard découvre le plaisir du canular vérifié

À la une du Canard enchaîné du 9 août 1916, quelques semaines seulement après la naissance du journal, un petit article au titre réjoui fait déjà beaucoup de bruit : « Ils ne marchent pas. Ils courent !… ». Le sujet ? Un canular maison, repris très sérieusement par plusieurs titres de la presse française. Le Canard, “bon prince”, assure qu’il avait d’abord “l’intention de n’en rien dire”. Mais puisque L’Œuvre a “découvert le pot-aux-roses”, autant savourer le spectacle.

L’affaire est simple, et délicieuse : L’Ouest-Éclair, puis L’Écho de Paris et La Liberté, ont pris au sérieux un article du Canard sur le sous-marin allemand Deutschland. Le journal satirique avait imaginé que ce fameux submersible, présenté comme ayant traversé l’Atlantique, n’avait en réalité jamais effectué la traversée. Il aurait été transporté en morceaux, confié à des navires neutres, puis remonté en cale sèche à Baltimore. Une mystification assez grosse pour flotter toute seule. Mais voilà : certains confrères l’ont gobée, non pas en marchant, mais en courant.

Le Canard jubile, avec une fausse contrition qui vaut médaille. “Franchement, nous ne pensions pas que personne marcherait…” écrit-il, avant de constater que “la sottise de ces grands organes est telle qu’ils se sont précipités sur cette énormité comme le chien sur la truffe”. La formule est brutale, parfumée, et parfaitement canardesque : en temps de guerre, le flair patriotique peut devenir un nez de chien lancé sur n’importe quelle odeur.

Le Deutschland, ou le sous-marin allemand devenu machine à fantasmes

Pour comprendre la saveur du canular, il faut replacer l’épisode dans l’été 1916. L’Europe est en guerre depuis deux ans. Verdun saigne encore les esprits, la Somme commence à engloutir hommes et certitudes, la censure pèse, et la propagande transforme chaque fait en munition. Dans ce climat, l’apparition du Deutschland, sous-marin de commerce allemand arrivé aux États-Unis, fascine autant qu’elle inquiète. L’Allemagne cherche à contourner le blocus maritime allié ; la presse suit l’affaire avec mélange d’admiration technique, d’effroi patriotique et de soupçon stratégique.

Le Canard s’engouffre dans cette fièvre. Dans le numéro du 26 juillet 1916, Ph. Berthelier publie « La fin d’un bluff », article qui expose, faussement, la prétendue supercherie : le Deutschland n’aurait jamais franchi l’Atlantique. Il aurait été construit à Baltimore, ou du moins remonté là-bas, pièce à pièce, après avoir été transporté discrètement. Les “Boches d’Amérique” auraient ensuite retiré la bâche, inondé la cale et crié : “Un sous-marin allemand est arrivé d’Allemagne !” Et tout le monde se serait extasié.

L’absurde est volontairement visible. Berthelier pousse même le gag jusqu’au mode d’emploi : quand le sous-marin devra repartir, on le démontera pendant la nuit, on l’expédiera ailleurs, et il réapparaîtra à Brême, quinze jours plus tard, sous les acclamations. “C’est peine perdue : nous prévenons M. de Bethmann-Hollweg et l’amiral Tirpitz.” Le Canard vend la mèche avant même qu’on l’ait allumée. Mais plusieurs journaux ne voient pas le pétard. Ils y voient une révélation.

Le journal qui “ne publiera que des nouvelles fausses”

Ce qui rend l’affaire savoureuse, c’est que le Canard n’avance pas masqué. Il rappelle lui-même que, dans son premier numéro, il avait annoncé catégoriquement : « Le Canard enchaîné ne publiera que des nouvelles fausses. » Autrement dit, il avait apposé sur sa porte l’écriteau le plus honnête du métier. Le contrat avec le lecteur était clair : ici, la fausse nouvelle sert à dire quelque chose du vrai monde.

La question du 9 août tombe alors avec un comique ravageur : “Comment faut-il donc dire les choses ?” Le Canard exprime à L’Ouest-Éclair, à L’Écho de Paris et à La Liberté ses “regrets les plus vifs”, mais ne peut s’empêcher de demander : “Pourquoi nous ont-ils pris au sérieux ?” Et il ajoute, avec une logique imparable : “Est-ce que nous prenons au sérieux Barrès et Berthoulat ? Non ! Eh bien, alors ?…”

Derrière la plaisanterie de métier, la pique est plus profonde. Le Canard attaque une presse qui se dit sérieuse mais avale ce qui confirme ses réflexes. Si une histoire ridiculise l’Allemagne, si elle dégonfle un succès technique ennemi, si elle sent assez fort l’antigermanisme de boutique, alors elle devient publiable, même invraisemblable. Le Canard ne dénonce pas seulement la crédulité : il met en scène le mécanisme du désir de croire.

L’Œuvre, La Fouchardière, et le canular revenu au bercail

En page 3 du numéro du 9 août, le Canard reproduit aussi l’article signé La Fouchardière dans L’Œuvre, sous le titre « Le sous-marin démontable ». Le texte raconte comment, le 1er août, L’Écho de Paris a publié parmi ses dernières nouvelles l’information sensationnelle selon laquelle “le voyage du Deutschland serait un bluff”. Les hésitations du sous-marin à quitter Baltimore auraient, paraît-il, nourri cette hypothèse. Puis La Liberté a repris l’affaire. Puis d’autres encore. Le bruit a grandi, avec ce petit air indispensable de “renseignements particuliers” et de “personne digne de foi”, ces deux béquilles préférées des rumeurs bien habillées.

La Fouchardière révèle alors le nom de “l’armateur” de cette histoire : Victor Snell, collaborateur du Canard, qui aurait raconté l’affaire avec “une gravité surnaturelle”. L’expression est parfaite. Toute la force du canular tient là : dire l’énormité avec le sérieux d’un rapport d’état-major. Le faux devient crédible parce qu’il adopte le ton administratif de la vérité.

Et La Fouchardière ajoute une chute digne du volatile : Victor Snell projetait d’annoncer qu’une “sardine gigantesque” avait bouché le port de Baltimore et que le commandant du Deutschland avait dû se faire remorquer par une baleine biblique. Il y renonce par prudence : on craignait que cette nouvelle ne soit reprise dans La Dernière Heure du Temps. “À notre époque, un humoriste a beaucoup de peine à ne pas être pris au sérieux.” Voilà une phrase qui pourrait servir de devise à tout le siècle suivant, jusqu’aux chambres d’écho numériques et aux intox qui galopent sans même mettre leurs bottes.

La fausse nouvelle comme antidote au bourrage de crâne

Ce qui fait l’originalité du Canard, en 1916, n’est pas seulement de publier des blagues. C’est de publier des blagues qui testent la solidité du réel officiel. Le journal naît dans une France de guerre, où l’information est surveillée, dramatisée, corsetée, et où le patriotisme sert souvent de cache-misère à la paresse intellectuelle. Le “bourrage de crâne” n’est pas qu’une expression : c’est une atmosphère. On rassure, on exalte, on simplifie. On transforme l’ennemi en machine à ruses et le public en consommateur de certitudes.

Avec l’affaire du Deutschland, le Canard retourne ce système contre lui-même. Il fabrique une fausse nouvelle si énorme qu’elle devrait faire rire. Mais elle ne fait pas rire ceux qui veulent y croire. Elle est reprise parce qu’elle satisfait une attente : l’ennemi allemand, forcément tricheur, n’aurait pas vraiment réussi son exploit maritime. Derrière le gag du sous-marin démontable, il y a donc une critique très nette de la presse de guerre : certains journaux préfèrent une bonne fable conforme à leur camp plutôt qu’un fait qui dérange leur confort patriotique.

Le Canard, lui, joue une partition plus subtile. Il ne prétend pas donner la vérité nue, puisque sa manchette revendique la fausseté. Mais c’est précisément cette fausseté déclarée qui lui permet de faire surgir une vérité plus gênante : la crédulité n’est pas l’apanage des lecteurs naïfs ; elle prospère aussi dans les rédactions, surtout quand elle flatte l’opinion qu’on croit devoir servir.

Un numéro 6 déjà très Canard

Ce numéro du 9 août 1916 montre un Canard encore jeune, mais déjà parfaitement lui-même. Il sait tendre un piège, puis rire de ceux qui s’y précipitent. Il sait jouer de la fausse modestie, de la citation, du renvoi confraternel, du coup de bec glissé sous la politesse. Il sait aussi qu’en temps de guerre, l’humour n’est pas une fuite hors du réel, mais une manière de le rendre respirable et suspect à la fois.

“Ils ne marchent pas. Ils courent !…” n’est donc pas seulement un rire aux dépens de quelques journaux piégés. C’est une scène primitive du Canard : le volatile découvre qu’une nouvelle fausse peut devenir un révélateur de vraie bêtise, de vrai conformisme, de vraie propagande. Et quand il s’étonne, faussement navré, d’avoir été pris au sérieux, il pose déjà l’une de ses grandes questions : qui fabrique l’information, qui la croit, et qui profite du moment où tout le monde court ?

En août 1916, le sous-marin était peut-être démontable. La crédulité, elle, se remontait toute seule.


Source : Le Canard enchaîné, 26 juillet & 9 août 1916
* Illustration : H.-P. Gassier