La Mare aux Canards

Landru accuse Caillaux, et le Canard met la presse judiciaire sens dessus dessous
24 septembre 1919

Quand deux affaires qui passionnent la France finissent par se rencontrer

Sous une énorme manchette de « DERNIÈRE HEURE », le Canard enchaîné du 24 septembre 1919 annonce un événement propre à faire trembler les kiosques : « Pour sauver sa tête Landru sort de son mutisme. Il accuse Caillaux ». Et, pour que personne ne puisse douter de l’importance de l’information : « Les coups de théâtre se succèdent ».

Tout est faux, naturellement. Et pourtant tout fonctionne, parce que Roland Catenoy, pseudonyme de Roland Dorgelès, assemble deux des grandes obsessions judiciaires et politiques du moment.

D’un côté, Henri-Désiré Landru, arrêté le 12 avril 1919, soupçonné de la disparition de nombreuses femmes rencontrées par petites annonces. À l’automne 1919, l’enquête bat son plein, mais son procès n’aura lieu qu’en novembre 1921. De l’autre, Joseph Caillaux, ancien président du Conseil, enfermé depuis janvier 1918 sous l’accusation d’« intelligence avec l’ennemi ». Le 16 septembre 1919, huit jours seulement avant la parution de ce numéro du Canard, la chambre d’accusation vient précisément d’ordonner son renvoi devant la Haute Cour pour atteinte à la sûreté extérieure de l’État. Son procès s’ouvrira le 23 octobre.

Autrement dit, Catenoy ne rapproche pas deux sujets au hasard. Il prend les deux feuilletons qui encombrent l’actualité et décide qu’après tout, puisqu’ils occupent déjà tant de colonnes, autant les faire entrer dans la même histoire.

Caillaux, coupable universel

La mécanique démarre avec une simplicité admirable. Le juge d’instruction annonce à Landru que son dossier paraît suffisamment lourd pour le conduire aux assises. Le « faux ingénieur » pâlit, puis se décide enfin à parler :

« Non, dit-il d’une voix blanche, je préfère tout avouer… »

On s’attend à la révélation des crimes de Gambais. Pas du tout. Landru explique qu’il n’était qu’un exécutant : le véritable meurtrier de ses fiancées serait… Joseph Caillaux.

À partir de là, l’article prend la forme d’un délire méthodique. Landru prétend qu’il « rabattait » les femmes pour l’ancien ministre, lequel les utilisait dans sa villa de Gambais pour d’obscures expériences de magie noire, assisté d’un professeur de théologie de Dresde. Caillaux aurait même envisagé d’« envoûter » Clemenceau et le maréchal Foch. Puis, comme il faut toujours au Canard un détail qui fasse s’écrouler toute la tragédie dans le vaudeville, Landru explique pourquoi il n’a jamais dénoncé son commanditaire :

« Parce qu’on ne me l’avait pas encore demandé. »

La charge est moins dirigée contre Landru que contre la fabrication même de l’actualité judiciaire. Une fois qu’un personnage est désigné comme coupable idéal, tout peut venir grossir son dossier. Le Sénat rappelle aujourd’hui que l’affaire Caillaux s’était précisément nourrie de soupçons, de relations et de documents utilisés par ses adversaires afin d’étayer l’idée d’une vaste entreprise de trahison, alors même que la construction du dossier demeurait très contestée.

Catenoy transforme cette logique en machine folle : puisqu’on soupçonne déjà Caillaux de beaucoup, pourquoi s’arrêter en chemin ?

Et soudain, tous les criminels de France accusent le même homme

Le premier aveu déclenche une véritable épidémie. Depuis Cayenne, d’anciens condamnés se mettent à parler. Soleilland assure que Caillaux serait responsable de son crime. Berton reporte sur lui des accusations qu’il avait autrefois dirigées contre Charles Humbert. Duez affirme n’avoir jamais rien détourné : il aurait simplement « couvert, par faiblesse, les malversations de M. Caillaux ».

Puis défile tout un musée des affaires criminelles qui avaient nourri la presse de la Belle Époque et de l’avant-guerre. Un ingénieur lié à l’affaire Cadiou se présente au procureur ; le chef des bandits de Pégomas téléphone ; enfin Marguerite Steinheil entre dans la ronde et attribue elle aussi à Caillaux les crimes dont son nom avait été entouré.

La conclusion devient superbe de mauvaise foi :

« Ainsi, toutes ces accusations se groupent, s’enchaînent : c’est le crime joint à l’escroquerie, la trahison au viol, l’incendie à la forfaiture. »

C’est exactement le vocabulaire d’un journal populaire qui aurait décidé de vider en une seule fois toute son armoire à frissons. Le procédé de Catenoy consiste moins à inventer qu’à surcharger les codes de la presse sensationnelle jusqu’à leur rupture : témoignages providentiels, révélations de dernière minute, confrontations promises, « faisceau de preuves », magistrats « stupéfaits », procureurs bouleversés.

Et lorsqu’il ne reste plus grand-chose à ajouter, survient naturellement « Le coup de massue ».

Mme Steinheil aurait fourni une photographie de Caillaux avec « un couteau à manche de corne » ainsi que trois lettres adressées à Waldeck-Rousseau en 1902. Cela « ne constitue plus de simples présomptions » : voilà désormais, affirme Catenoy avec le plus grand sérieux, « un faisceau de preuves accablantes ».

Plus les preuves sont grotesques, plus le langage judiciaire devient majestueux.

Le Canard se moque moins de la justice que de la soif de coupables

La satire prend une saveur particulière en septembre 1919. La guerre est terminée depuis moins d’un an, mais les règlements de comptes politiques issus du conflit sont loin d’être clos. Caillaux avait défendu l’idée d’une paix négociée avec l’Allemagne et s’était opposé à Clemenceau sur la conduite de la guerre. Arrêté le 14 janvier 1918, il était devenu une figure autour de laquelle se cristallisaient accusations de trahison, rivalités politiques et passions partisanes.

Le Canard ne rédige donc pas une plaidoirie juridique en faveur de l’ancien président du Conseil. Il fait quelque chose de plus conforme à son tempérament : il tourne en ridicule la commodité d’un coupable universel. Quand tout finit par mener au même homme, quand chaque forfait trouve naturellement sa place dans le même dossier, c’est peut-être le moment de regarder ceux qui construisent le dossier.

L’Histoire donnera à cette ironie une résonance supplémentaire. En avril 1920, la Haute Cour ne retiendra finalement pas contre Caillaux l’accusation initiale de trahison dans toute son ampleur : il sera condamné à trois ans d’emprisonnement, couverts par sa détention préventive, pour avoir entretenu une correspondance avec des ressortissants d’une puissance ennemie.

Une semaine plus tôt, Calvo avait déjà réuni Landru et Caillaux

Le dessin d’Edmond Calvo paru dans le numéro précédent, le 17 septembre, fournit une illustration presque idéale à cette publication. Devant une maison de Neuilly, une femme confie à son interlocuteur :

« Vous savez… Ce n’est pas Caillaux qu’ils ont amené là : j’ai bien vu que c’était Landru. »

Une semaine avant l’article de Catenoy, le télescopage était donc déjà en place. Les deux hommes semblent devenus interchangeables dans le grand théâtre de l’actualité : l’un appartient au fait divers criminel, l’autre au feuilleton politico-judiciaire, mais tous deux sont devenus des silhouettes immédiatement reconnaissables, que le lecteur n’a même plus besoin qu’on lui présente.

C’est peut-être là le meilleur résumé de l’approche du Canard. Il ne cherche pas seulement le bon mot. Il observe la manière dont l’information fabrique ses personnages, ses monstres, ses traîtres, ses coupables permanents. Puis il pousse la mécanique un cran plus loin, jusqu’à ce qu’elle fasse un bruit suffisamment absurde pour que chacun l’entende.

En septembre 1919, Landru n’avait évidemment pas accusé Caillaux. Mais dans le monde de Catenoy, il ne manquait finalement qu’une chose à l’accusation : qu’on pense à lui poser la question.


Source : Le Canard enchaîné, 24 septembre 1919
* Illustration : Calvo