N° 1683 du Canard Enchaîné – 21 Janvier 1953
N° 1683 du Canard Enchaîné – 21 Janvier 1953
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Hommage à Guilac
Le 21 janvier 1953, Le Canard enchaîné rend hommage à Henri Guilac, disparu quelques jours plus tôt.
Fonctionnaire discret, dessinateur fidèle, il avait donné au journal son visage : les canards de manchette.
Le Canard salue son « sourire » hebdomadaire, sa simplicité et son indulgence, derrière lesquelles se cachait un artiste au style sûr et à l’esprit ironique.
On lui doit un trait reconnaissable entre tous, empreint de malice et de bonhomie.
« Cher vieux Guilac ! », conclut le journal, rappelant que son héritage demeure à chaque parution.
👉 Un hommage sensible à lire sur le blog, où l’on mesure l’empreinte de Guilac dans l’histoire du Canard.
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21 janvier 1953 : Jean-Paul Lacroix renvoie l’homme moderne à son vieux miroir noir
Avec « Notre ancêtre de la préhistoire », le Canard se moque moins du sinanthrope que de 1953
À la une du Canard enchaîné du 21 janvier 1953, Jean-Paul Lacroix part d’un sujet en apparence léger, presque de magazine illustré : Paris-Match consacre une double page à nos ancêtres préhistoriques, « pithécanthropes, sinanthropes et autres hommes de Néanderthal ou de Cro-Magnon ». On pourrait croire à une petite chronique railleuse sur les lubies scientifiques du moment, avec les silhouettes velues, les crânes fracassés et les mines bestiales qu’affectionne la vulgarisation. Mais Lacroix prend aussitôt le contrepied. Les vrais primitifs, à le lire, ne sont pas dans les cavernes. Ils sont au gouvernement, dans les états-majors, dans les guerres du présent, sous les costumes bien coupés de la civilisation.
Le titre, « Un joli monsieur : Notre ancêtre de la préhistoire », annonce déjà le renversement. Le « joli monsieur », ce n’est pas seulement l’homme-singe reconstitué par les savants. C’est aussi, et surtout, l’homme moderne qui s’indigne du prognathisme de ses aïeux tout en perfectionnant des moyens autrement plus efficaces de tuer son prochain. Lacroix commence par faire mine de s’associer au dégoût poli qu’inspirent ces ancêtres féroces, mangeurs d’hommes et casseurs de crânes. Puis il retourne le couteau. À quoi bon ricaner devant la brutalité du sinanthrope, quand l’actualité de 1953 aligne Oradour, le lance-flammes, le napalm et la chaîne des violences contemporaines ?
Le préhistorique, chez Lacroix, sert à éclairer l’actualité immédiate
Le texte s’ouvre sur une saillie typiquement canardesque : passe encore pour leur laideur physique, dit Lacroix en substance, puisque nous avons bien eu « dans un seul et même ministère M. Pinay, M. Robert Schuman et M. Queuille », ce qui rend indulgent pour la préhistoire. Le trait est assassin, mais il n’est qu’un amuse-bouche. Derrière la moquerie visant les figures austères ou compassées de la IVe République, Lacroix prépare un déplacement plus grave. Le problème n’est pas la tête de nos ancêtres, c’est leur morale. Ou plus exactement, la ressemblance gênante entre leur supposée sauvagerie et les raffinements meurtriers de l’époque.
Il cite alors les descriptions savantes du sinanthrope, cet « homme-singe » que l’on soupçonne d’anthropophagie et d’assassinats d’étrangers égarés dans le voisinage. Là encore, le chroniqueur n’invente rien ou presque : il s’appuie sur la prose scientifique relayée par Paris-Match. Mais ce qui l’intéresse, ce n’est pas le fossile. C’est la facilité avec laquelle le lecteur moderne peut s’indigner de tels comportements en oubliant que le XXe siècle civilisé, poli, mécanisé, diplômé, s’est montré bien plus industrieux dans la boucherie.
La phrase centrale est là : après « 5.000 siècles de civilisation et de “polissage” », cet Homo sapiens de 1952 que « les autres époques nous envient », est-il vraiment en droit de regarder le sinanthrope de haut ? La réponse est évidente, et elle est méchante. L’homme moderne, « dont l’exquise et pensive urbanité se manifeste chaque jour de Tunis à Prague et de Séoul à Pretoria », n’a rien à envier à ses ancêtres en matière de brutalité. La liste n’est pas décorative. Elle ramasse tout un monde sous tension : la Tunisie du protectorat et de la répression coloniale, Prague sous la chape du bloc soviétique, Séoul dans la guerre de Corée, Pretoria sous l’apartheid. En quelques noms propres, Lacroix dessine une carte mondiale du cynisme contemporain.
Une civilisation qui tue mieux n’est pas une civilisation qui vaut mieux
C’est là tout le cœur du billet. Lacroix s’amuse de voir les savants détailler les mœurs féroces de l’homme préhistorique, comme si la découverte avait de quoi scandaliser un lecteur de 1953. Il feint la stupeur : comment imaginer que l’homme moderne descende d’« un gorille fort brutal » qui « tuait parfois les étrangers errant dans le voisinage » ? Puis il ajoute aussitôt, avec une ironie glacée, qu’aujourd’hui encore, si ça se trouve, le même culotté les accusait auparavant d’être « des espions à la solde des impérialistes » ou de se livrer à des « activités anti-sinanthropes ». La plaisanterie est d’une belle férocité. Elle fait entrer la préhistoire dans la langue de la propagande contemporaine, celle des procès politiques, des épurations idéologiques, des désignations commodes de l’ennemi.
Le vieux primitif ne se contentait pas de tuer. Il fabriquait déjà de bons prétextes, ou du moins ses descendants s’en chargent. Voilà tout l’art de Lacroix : il ne force pas le parallèle, il le laisse éclore tout seul. Le prétendu progrès moral de l’humanité en sort sérieusement cabossé. Le cerveau du sinanthrope, souligne-t-il en reprenant les données scientifiques, « était d’un volume égal à celui d’un cerveau d’Européen moderne ». Alors ? Tout l’article tient dans ce « Alors ? ». Si l’organe est à peu près le même, d’où vient donc cette superbe du civilisé ? Et surtout, à quoi l’a-t-il employé ?
La chute provisoire arrive avec le feu. Une seule circonstance atténuante, dit Lacroix, peut-être : « Le sinanthrope savait faire du feu, ce qui est un des signes les plus probants de son humanité. » La phrase a l’air de rendre hommage à la vieille découverte prométhéenne. Mais elle débouche aussitôt sur l’une des plus noires conclusions du texte : « 500.000 ans avant Oradour, le lance-flammes et la bombe au napalm, l’homme-singe connaissait déjà les vertus du feu. » La formule est brutale, parfaitement tenue, et sans aucun faux relief. Oradour est là, encore tout proche. Le napalm aussi, déjà associé aux guerres modernes. Le feu n’est plus ici le signe de la culture naissante, mais le fil rouge d’une même barbarie, simplement perfectionnée.
Le détour par la science devient un réquisitoire contre le présent
Il faut insister sur ce point : Lacroix ne raille pas seulement Paris-Match. Il utilise la naïveté un peu sensationnaliste de son confrère pour mieux attaquer l’autosatisfaction du monde contemporain. L’idée qu’il suffirait de comparer nos ancêtres à nous-mêmes pour mesurer le chemin parcouru lui semble, au fond, comique. La civilisation aime se raconter qu’elle s’est polie. Le Canard, lui, vient gratter ce vernis avec son canif.
Le billet tient d’ailleurs en équilibre entre l’humour et une forme de désabusement très noir. La petite vignette graphique avec sablier et faux, puis le dessin final de l’homme préhistorique armé d’une torche, accompagnent ce mouvement. Chez Lacroix, le gag n’adoucit pas le constat. Il le rend plus net. Nous n’avons pas quitté la préhistoire. Nous l’avons bureaucratisée, mécanisée, idéologisée. Nous avons troqué le gourdin pour le communiqué, la caverne pour le ministère, le foyer tribal pour le napalm. Ce n’est pas rien, bien sûr. C’est même pire.
La référence à Oradour pèse ici d’un poids particulier. En janvier 1953, le souvenir du massacre d'Oradour-sur-Glane n’a rien d’une allusion lointaine. Le procès de Bordeaux s’est ouvert quelques jours plus tôt. Le nom d'Oradour revient alors avec une intensité terrible dans l’espace public. Lacroix, comme d’autres plumes du Canard en ce début d’année, écrit dans cette atmosphère saturée de mémoire et de colère. Quand il évoque « 500.000 ans avant Oradour », il ne cherche pas l’effet. Il dit que la sauvagerie humaine n’a pas besoin d’être primitive pour être absolue. Elle peut porter uniforme, recevoir décorations, parler d’ordre et de civilisation.
Un billet bref, mais une gifle bien ajustée
Ce texte du 21 janvier 1953 est court, mais il porte loin. Jean-Paul Lacroix y pratique un art très canardier du crochet. Il part de la science populaire, fait rire aux dépens de Pinay, Schuman et Queuille, amuse un instant avec le faciès du sinanthrope, puis ramène tout cela à la brutalité bien contemporaine du monde. En quelques colonnes, il réussit à faire tenir ensemble la préhistoire, la IVe République, la guerre froide, la propagande, Oradour et le napalm. Le procédé pourrait sembler acrobatique. Il ne l’est pas. Tout s’enchaîne avec une logique mordue par l’évidence : ce qui scandalise chez l’homme des cavernes n’a nullement disparu, cela a simplement changé d’échelle et de langage.
Il y a aussi, chez Lacroix, une manière de récuser la fable du progrès moral. On progresse techniquement, sans doute. On publie des doubles pages scientifiques, on mesure des crânes, on compare des cerveaux, on date des ossements. Très bien. Mais si l’on en reste là, la science devient elle-même un alibi de plus. Le véritable bilan de l’humanité ne se lit pas seulement dans ses découvertes. Il se lit dans ce qu’elle fait du feu.
Le dernier trait, « Signe incontestable, comme dit notre confrère, d’humanité », résonne comme une claquette finale. Le mot « humanité », qu’on emploie si volontiers pour se flatter, est ici renvoyé à sa double face. L’humanité, oui, c’est le feu maîtrisé. Mais c’est aussi le village brûlé, l’arme incendiaire, l’ingéniosité appliquée à réduire l’autre en cendres. Toute la force du billet est d’obliger le lecteur à entendre les deux sens à la fois.
Sous son apparence de chronique d’humeur, « Notre ancêtre de la préhistoire » est donc un très beau texte de désillusion satirique. Il ne disserte pas, il pique. Il ne déploie pas une thèse, il fait sauter une prétention. En janvier 1953, le Canard enchaîné rappelle ainsi que l’homme moderne aime beaucoup se croire sorti de la caverne. Jean-Paul Lacroix, lui, lui montre simplement la torche.





