La Mare aux Canards

Alphonse XIII, “très-z’embêté”, Madrid le renverse, Deauville le décommande
15 avril 1931

Deux canards en manchette, et un roi qui perd pied

Le Canard enchaîné du 15 avril 1931 ouvre sa une comme on ouvre un rideau de music-hall, avec ces manchettes qui font claquer la blague avant même que l’actualité ait eu le temps de se recoiffer. D’abord un canard qui annonce, l’air faussement poli : “Alphonse treize…”. Puis son camarade, le bec en coin : “…très-z’embêté”. Et la sentence-titre, façon dépêche internationale retournée à la gaudriole : “La situation du roi Alphonse XIII est menacée à Madrid et à Deauville”.

Madrid, on voit bien. En Espagne, les élections municipales du 12 avril viennent de sonner comme un référendum déguisé contre la monarchie : les grandes villes basculent, la rue s’échauffe, les républicains relèvent la tête. Le Canard, lui, résume la gravité à sa façon, en comptant la “situation prépondérante” du roi comme on mesure une vedette de revue : “1 m. 98, environ, sans compter le plumet”. Même l’instabilité politique y passe au vocabulaire de salon, puis au vocabulaire de cartes : à Madrid, Alphonse est “sur le point d’être renversé” (ce “qu’en terme de jeu on appelle retourner le roi”). À Barcelone, le colonel Macià aurait lâché l’essentiel, sec comme un coup de ciseaux : “Le roi n’a plus qu’à partir !”.

Et pourtant, pour le Canard, l’autre catastrophe est presque plus savoureuse : Deauville. La mer, les planches, les smokings, les jetons, la grande saison d’été… et, au-dessus de tout ça, l’idée qu’un monarque peut aussi être une “publicité”.

Deauville, ce second trône : la monarchie au tarif de table

C’est là que Jules Rivet lance sa trouvaille : une lettre “que M. André vient d’écrire au souverain espagnol”. Le ressort comique est parfait, parce qu’il est parfaitement plausible dans la France des stations chics : si le trône craque à Madrid, il reste toujours une chaise à Deauville… mais pas au même prix.

Ce M. André, le Canard le traite comme un patron de théâtre, un directeur de casino, un fournisseur d’illusion. Ce n’est plus le roi d’Espagne qu’on congédie, c’est un client qui ne fait plus recette. La lettre part de Deauville, ce 14 avril, c’est-à-dire au moment même où l’Espagne bascule. Et elle tranche net : les résultats électoraux obligent à dénoncer le contrat pour la saison d’été. Car, “roi sans couronne”, Alphonse n’aurait plus, “dans les salles du Casino et à mes tables de poker”, le prestige qui avait justifié de l’engager “comme prince-sandwich, pour ma publicité”.

Le mot est magnifique, et tout l’article est là : le Canard regarde la monarchie comme un panneau-réclame qui se décroche. La grandeur se révèle être une affiche. La majesté, une opération de relations publiques. Et quand l’affiche se décolle, le directeur passe au plan B : il n’interdit pas au roi de revenir… il renégocie.

Pas tout à fait congédié : mais à huit heures pour balayer

Le cœur de la lettre, c’est ce ton de politesse qui humilie en souriant, cette douceur commerciale qui vous change un souverain en employé du matin. “Eu égard, toutefois, à nos bonnes relations passées”, M. André consent à “ne pas vous donner complètement congé”. Mais attention : “ce ne sera plus au même tarif, ni dans les mêmes conditions…”

Et voici le coup de grâce : “Vous arriverez dorénavant à huit heures pour donner un coup de balai et essuyer les tables.”
La monarchie réduite à l’entretien. Le roi transformé en garçon de salle. C’est du Canard pur jus : pas un discours théorique sur la chute des régimes, non, une image qui colle aux doigts comme une poussière de tapis. À Madrid, on renverse le roi ; à Deauville, on lui confie le chiffon.

Même la formule finale se paie une révérence assassine : “Salutations distinguées. André.” Et le Canard ajoute, en note, un détail délicieux : “On remarquera que M. André n’emploie plus le mot : Sire.” Comme si la République espagnole, à peine née, avait déjà contaminé le dictionnaire des mondanités normandes.

“Elle grandira, car elle est Espagnole !” : le dessin qui pousse le sous-texte

Sous le texte, Guilac fournit la petite bombe visuelle. Une scène de fête, presque de cabaret : une femme debout, sûre d’elle, au milieu d’une salle pleine de chapeaux et de regards. Et la légende, faussement innocente : “Elle grandira, car elle est Espagnole !”

On peut y lire une Espagne qui se redresse, une République qui prend de la hauteur, avec les sourires des messieurs rassemblés. Guilac ne fait pas un tract : il fait un clin d’œil. Et ce clin d’œil est plus politique qu’il n’en a l’air, parce qu’il accompagne la mécanique du papier : l’Espagne bouge, la vieille représentation du pouvoir rapetisse.

Ce qui est savoureux, c’est que le Canard juxtapose deux théâtres : celui, sérieux, de la rue espagnole et des urnes, et celui, ridicule, des salons où l’on mesure l’Histoire à l’aune du “prestige” utile aux tables de poker. Le même jour, un pays change de régime… et, quelque part, un directeur de casino pense déjà à sa “prochaine saison d’été”.

Le Canard et l’époque : une République qui arrive en contre-jour

En avril 1931, l’Europe est sur une ligne de crête. La crise de 1929 a fait sauter des certitudes, les régimes se crispent, les colères circulent. En Espagne, la monarchie d’Alphonse XIII est déjà usée par la dictature de Primo de Rivera (tombée en 1930), par l’impopularité, par les fractures sociales et régionales. L’annonce de la Seconde République, le 14 avril, ouvre une période d’espoirs immenses et de tensions immenses. Mais le Canard, fidèle à sa méthode, ne prend pas la pose du prophète : il choisit l’angle qui pique là où ça fait mal aux puissants, c’est-à-dire au portefeuille, à l’image, au décorum.

En mettant Deauville sur le même plan que Madrid, Rivet ne dit pas que c’est équivalent : il dit que, pour certains, ça l’est. Il exhibe le cynisme tranquille d’un monde où la chute d’un roi est d’abord un problème de contrat, où l’on traite un souverain comme une réclame périmée. Et l’on comprend alors la position du Canard sans qu’elle ait besoin d’être proclamée : la majesté, il la dégonfle ; la mondanité, il la met à nu ; et quand l’Histoire gronde, il écoute aussi le bruit des verres qu’on repose.

Reste cette dernière pointe, plantée comme un épingle à chapeau : “Bien que le roi Alphonse n’ait pas encore répondu à M. André, il est probable qu’il acceptera.” Le Canard, ici, ne se contente pas de rire : il décrit une vérité sociale. Quand on a vécu de prestige, on finit par négocier son propre rabais. Et, pendant que Madrid s’agite, Deauville réécrit déjà la hiérarchie : demain, à huit heures, Sire… pardon : Monsieur.


Source : Le Canard enchaîné, 15 avril 1931
* Illustration : Henri Guilac